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Pierre Morin, Peintre

J’ai rencontré pour la première fois Jacques Hue au sortir de l’adolescence, un jeune homme inquiet, déçu de l’avenir professionnel qui lui était proposé, fragilisé parfois. La création d’un centre d’arts plastiques au Centre Culturel de Garges lès Gonesse en 1965 semblait être pour lui de toute première importance : une possibilité inespérée d’ouverture, d’enrichissement personnel, d’aventure même s’offrait à sa porte. Cela répondait à la volonté de quelques élus de gauche de démocratiser la Culture, position très minoritaire à l’époque dès qu’elle supposait un investissement matériel et financier.

J’ai appris plus tard les débuts difficiles de son parcours familial. Très vite, les premiers dessins, l’assiduité, l’engagement personnel ont révélé une attente essentielle, au-delà du simple loisir qui était celle d’autres participants, souvent plus âgés et plus « cultivés » que lui. Mon propre parcours, les difficultés de tout ordre que j’avais moi-même rencontrées, m’incitaient à la prudence. Fallait-il l’encourager dans cette voie ? Aurait-il la force de tout affronter dans la durée ? J’ai entrevu progressivement sa volonté, sa résistance et une énergie vitale étonnante, stupéfiante qui lui ont permis de franchir nombre d’obstacles, de handicaps parfois. Un autre homme naissait.

La peinture a d’autant plus proposé à Jacques de se découvrir qu’il n’est pas adepte des apparences, du faire semblant. Il a certes un vrai tempérament de peintre mais, surtout, son engagement répond à une nécessité enfouie, complexe, inexprimable verbalement. Seule la peinture peut sans aucun doute répondre à son attente, à son inquiétude qui ne supportent pas longtemps les petits accommodements confortables et donc les multiples jeux formels inconséquents. Jacques ne fuit pas l’épreuve, il ne sait pas fuir. Il se débat, s’obstine, traverse des périodes de doute en se dépensant - se ressourçant ? - dans des travaux divers jusqu’à épuisement physique parfois, mais revient inexorablement à la solitude de l’atelier face au défi de chaque toile.

Il faut vraiment se sentir peintre, aujourd’hui plus que jamais pour affronter l’apparent anachronisme de la peinture dans l’abondante production d’images de notre société, production facilitée par des évolutions technologiques chaque jour plus performantes. Mais il ne s’agit pas de produire des images, il s’agit de questionner son comportement dans un monde en perpétuel changement. La peinture a depuis longtemps fait la preuve de sa pertinence, sa disparition régulièrement prophétisée, y compris par ceux qui abandonnent en chemin pour toutes sortes de marginalités prétendument libératrices, est sans cesse reportée aux calendes grecques. L’engagement en peinture fait peur.

Jacques Hue connaît très bien désormais l’histoire de l’art et les nombreuses exigences de la peinture, techniques, sensorielles, conceptuelles. Je pense aussi qu’en se rapprochant de plus en plus de l’essentiel, en l’approfondissant, il perçoit mieux le lien entre l’éthique et l’esthétique. Chaque visite de son atelier devient un plaisir de découvertes stimulantes et génère, chez le spectateur des attentes nouvelles, tant son potentiel de peintre se confirme, tant son œuvre se développe.

Je ne suis pas étonné de son lien profond avec la musique, une autre forme suggestive et expressive du mystère de l’intelligence du sentir, de l’incarnation artistique. Elle le met à l’abri de toute prédominance narrative - l’éternel dilemme du peintre - et notamment du concept illustré qui fleurit de nos jours via les universités et les écoles d’art : des formules qui permettent souvent de faire illusion, conduisent surtout, en privilégiant les connaissances, à ne pas jeter le masque des apparences.
Ce jeu social là n’est pas fait pour Jacques.